Accueil du site > A lire...à voir.... > Livres et revues > Destins juifs au Moyen Age
 
 
  Albums photos
 
  Liens Internet

Calendrier

Destins juifs au Moyen Age

« avril 2019 »
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 1 2 3 4 5
 
 
 

Destins juifs au Moyen Age

Une étude comparative sur l’antisémitisme dans les sociétés musulmanes et chrétiennes


On lit dans le Shevet yehuda , une chronique du XVIe siècle, cette histoire exemplaire : un jour, le roi de France reçut une plainte au sujet d’un juif accusé de crime rituel. On l’a torturé, il a avoué, tout est en ordre. Demandant à un ambassadeur musulman " si de telles choses arrivent dans - son - royaume " , le roi s’attire alors une cinglante réplique : de " tels enfantillages sont dépourvus de tout fondement rationnel ou religieux " . Le souverain s’emporte : " Mais quelle importance que ce soit irrationnel puisqu’il a avoué ? " Un témoin avance alors une autre explication au fait que les juifs ne s’adonnent pas aux crimes rituels en islam, explication dont la logique perverse est caractéristique de la passion antisémite : " Honorable seigneur, si cela n’arrive pas dans votre royaume, c’est que les juifs n’ont aucune raison d’en vouloir aux musulmans. Mais ils en ont pour en vouloir aux chrétiens, à cause de Jésus. "

Parce qu’elle serait dépourvue de l’ancrage théologique qui justifierait l’antijudaïsme chrétien, l’hostilité des sociétés musulmanes à l’égard des juifs adopterait donc au Moyen Age des formes moins discriminantes et plus rarement meurtrières. Cette opinion commune est ancienne : au XVe siècle déjà circulait en Europe la lettre d’un certain Isaac Sarfati, ayant fui la France pour la Turquie, et vantant la bienveillance ottomane. La thèse est pourtant combattue par une tendance plus récente de l’historiographie, réévaluant l’importance de l’antisémitisme musulman au Moyen Age et insistant sur ses manifestations violentes - ainsi le pogrom de Grenade en 1066.

Pour Mark Cohen, professeur à l’université de Princeton et spécialiste des communautés juives dans l’islam médiéval, il s’agit d’un " contre-mythe " . Initialement forgé par des journalistes au lendemain de la guerre des Six-Jours, il s’est progressivement diffusé dans la recherche savante, en s’inscrivant dans le renouveau de ce que Cohen désigne, à la suite du grand historien Salo Baron, comme " l’école larmoyante de l’histoire juive " .

L’édition originale de son livre, aujourd’hui traduit en français sous le titre de Sous le Croissant et sous la Croix , est parue " juste après les accords d’Oslo de 1993 " , précise l’auteur. Tentant de naviguer à vue entre " mythes " et " contre-mythes " , Cohen inscrit honnêtement son travail dans le contexte mouvant des mémoires - toujours ravivées par le conflit israélo-palestinien.

Telle est la valeur de son livre, qui décrit et tente d’expliquer les différences de conditions de vie des communautés juives dans l’Europe chrétienne et en terre d’islam durant tout le Moyen Age. Une valeur qui se mesure à l’aune de sa probité et de son sang-froid, deux vertus essentielles pour qui veut affronter des sujets brûlants et disputés. Sa méthode : l’histoire comparée de deux intolérances, et l’inventaire des différences en matière d’imaginaire politique, de pratiques économiques, d’usages sociaux. Les spécialistes reconnaîtront aisément une certaine dissymétrie dans l’accès aux sources, que cet important travail de synthèse n’a pas complètement corrigé : certains passages sur les sociétés juives dans l’Occident chrétien semblent un peu convenus (par exemple sur la ségrégation urbaine), et l’on s’étonne de ne pas y trouver discutés des travaux importants, notamment ceux de Dominique Iogna-Prat ou de David Nirenberg.

Reste l’essentiel : le livre synthétique et mesuré d’un historien mettant en perspective une masse de connaissances connues des seuls spécialistes et qui, sans affecter la posture héroïque du briseur d’idole, prend toujours grand soin de ne jamais figer son objet.

" DROIT DES JUIFS "

Il y a certes des raisons théologiques qui expliquent la moindre agressivité de l’islam vis-à-vis d’une religion dont elle ne procède pas, et dont elle n’a pas à craindre ou à combattre l’ " empreinte " dans les dogmes, les rituels, les pratiques. Mais la différence essentielle est socialement construite et s’exprime juridiquement : il existe, dans la chrétienté, un " droit des juifs " théoriquement édicté par l’Eglise pour les protéger (ainsi de la bulle grégorienne Sicut Judeis transmise par certains recueils juridiques médiévaux sous le titre de " Constitution en faveur des juifs ") mais qui, notamment depuis le Concile de Latran IV de 1215, se retournait de manière ambiguë en instrument de persécution. Cette ambiguïté trouve d’ailleurs sa source dans le droit romain.

Plus simple est la situation en islam : les juifs sont des dhimmîs parmi d’autres dans des sociétés multiconfessionnelles, c’est-à-dire qu’ils constituent une des minorités soumises à la loi musulmane. Il y a bien soumission, parfois séparation ou humiliation, évidemment exploitation économique, mais jamais exclusion.

Ces différences ne tiennent-elles pas aussi aux réactions des communautés juives elles-mêmes ? Cohen n’occulte pas l’hypothèse, confrontant deux mémoires de la déploration. Tandis que les communautés juives d’Europe du Nord ont très tôt immortalisé leur souffrance dans la forme littéraire des selihot , on constate " l’absence mystérieuse de commémoration littéraire des grandes persécutions des juifs en terre d’islam " . C’est seulement au XVIe siècle que des Séfarades expulsés d’Espagne commencent, notamment en Egypte, à écrire l’histoire des persécutions, dans les pays de la chrétienté pour l’essentiel, mais dans le monde musulman également. Se réconciliaient ainsi deux mémoires jusqu’alors ignorantes l’une de l’autre, qui deviennent, sous la plume patiente de Mark Cohen, un seul et même objet d’histoire.

Patrick Boucheron

Sous le croissant et sous la croix Les juifs au Moyen Age (Under Crescent and Cross The Jews in the Middle Ages) de Mark R. Cohen

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Ricard, Seuil, " L’univers historique ", 460 p., 23 ¤.

Le Monde des Livres 3 septembre 2008

 

 

Dans la même rubrique :
(10 derniers articles)

- Désamorcer l’Islam radical
- Juifs et chrétiens – Repères pour dix-neuf siècles d’histoire
- "Le prêtre et l’imam", Christophe Roucou et Tareq Oubrou, Entretiens avec Antoine d’Abbundo,
- "Aux sources du christianisme" La Notion Pharisienne de Révélation - Jean Massonnet
- Juifs et chrétiens, pourquoi nous rencontrer ?
- Le Coran expliqué aux jeunes Rachid Benzine Seuil 2013 200p. 9€
- L’Alphabet sacré
- Dialogue et conversion, mission impossible ?
- L’esprit de Tibhirine
- Jean Dujardin Catholiques et juifs

 


Imprimer l'article



Comité diocésain pour l'œcuménisme
6, avenue Adolphe Max - 69321 Lyon Cedex 05
04 78 81 47 68 - oecumenisme@lyon.catholique.fr
Accès administration | Mentions légales | Plan du site | Conception-Réalisation DSFI SARL | Flux RSS oecumenisme Flux RSS cdo